jeudi 13 mars 2008

13 mars 2008 : de mémoire de sac à main...

... on n'avait jamais vu ça !
On peut pas mettre de pièces jointes sur un blog ??? C'est quoi ce délire ? De toute façon, j'ai pas de quoi en faire un PDF surprotégé, alors... Autant le publier ici même, au moins c'est daté, non, Léo? Je me l'envoie en recommandé?
Bon, ready ? C'est pas le truc le plus drôle que j'ai écrit, mais je suis contente parce que je suis arrivée à bien m'extraire du trip autobiographique! Pas une seule référence à ma vie ou aux vôtres, tout de la fiction, vous allez être soufflés, je suis contente. Bon, Xav, c'est tout du sac à main, on fait quoi pour toi demain ?


Mémoires d’un Sac à Main

Je suis beau comme un camion. Mais je suis un sac. Je suis objectivement une splendeur noire de cuir verni tendu de soie. Dès qu’elle m’a vu, elle m’a voulu. Je ne la quitte plus.

Elle a fait de moi le chevalier de ses trente ans. Je l’ai vue arriver, épuisée, triste à pleurer. Mais elle a gardé la tête haute, a laissé le vendeur la faire rire, lui a avoué qu’elle fêtait ses trente ans le lendemain et que sa boss la rendait folle. Le vendeur a levé un doigt et lui a dit qu’il avait la solution. Je savais que c’était moi. Il lui a tendu mes anses, elle les a saisies d’une main douce. J’ai su que c’était elle. Elle l’a senti aussi. Elle m’a tenu au bout de son bras pour nous regarder dans le grand miroir. Nous étions parfaits.

Je ne voulais plus la quitter. Elle non plus. Je ne suis pas une folie, je suis un investissement. Je coûte plus cher que le loyer d’un petit deux-pièces parisien. Et alors ? On n’a pas tous les jours trente ans demain ! Et on supporte les excès d’une présidente en pleine orgie de stress... Une présidente assez snob. Qui adore la marque que je suis. Joignons le pervers au bonheur et confinons au sublime. Mais non, dit-elle, c’est pour moi, pas contre elle. Même si ça ne gâche rien. Je suis fou d’elle.

Le vendeur lui fait même une réduction pour son anniversaire. Elle m’emmène fièrement, me montre à ses copines puis part affronter la tentation. Elle n’y résiste pas. Je suis dans le sac en satin noir mais je l’entends parler à quelqu’un. Une voix aigre lui demande où elle était. Elle élude en annonçant qu’elle a fait une folie. Ses doigts dénouent les lacets du sac de satin. Mon cuir vrombit d’impatience et n’en est que plus rutilant quand elle m’extirpe et me montre sans me tendre aux mains qui se crispent en face d’elle. « Ah oui, vous êtes folle. » Elle l’est, ma chère. Et vous ne pouvez pas imaginer à quel point.

Depuis, je l’accompagne partout. Elle se fait offrir le lendemain une voiture avec qui je m’entends parfaitement. Je l’accompagne au bureau où je la soutiens quand elle se demande ce qu’elle fout là. Je pars avec elle en week-end, je suis assez grand pour être son sac de voyage. Elle voyage léger. Je transporte ses souvenirs de Hollande, d’Italie… Elle m’emmène dans les plus beaux hôtels, me garde avec elle, en éco comme en business. Je la rends belle, elle me rend irrésistible.

En Hollande j’emmène son ordinateur et je rapporte du fromage. La dernière fois que nous y allons, la voiture la trahit. J’assiste impuissant à sa détresse quand elle est enfermée dehors d’une maison dont elle n’a plus les clés, avec une batterie à plat dans un village vide du fin fond de la Hollande. A ce moment précis, je voudrais être une batterie neuve. Sans cuir, sans soie, avec du jus. Elle trouve une solution. Et nous partons. Sur la route, elle pleure encore, comme à chaque fois. Elle me garde toujours près de sa jambe quand elle conduit, pour ne pas tenter les voleurs. Je frotte mon cuir contre elle pour la consoler mais j’ai seulement hâte que nous n'allions plus en Hollande.

En Italie, je suis son plus sûr allié. Les femmes m’adorent. Et elle adore me confier du lard de Carrare, ses bijoux, des bouteilles de vin de Toscane ou du Haut-Adige, une robe et trop de chaussures... Nous aimons l’Italie, elle et moi. Je somnole doucement à ses pieds pendant les dégustations, comme un labrador présidentiel. Elle se pare pour les dîners de gala. Je l’aime en robe noire mais elle s’aime en pantalon. Un jour, à Sienne, elle me fait plaisir et met la robe que je préfère, d’un noir mat que mon vernis illumine. Elle se regarde dans la glace en me tenant au bout de son bras, comme au premier jour. A ce moment précis, je voudrais être un homme. Je serais un grand black, genre Seal. Je lui dirais « Viens, Heidi, on fout le camp, je t’emmène. » (quand elle prend l’avion elle me confie un Gala). Car pour une fois, ce serait moi qui l’emmènerais loin.

J’aime ses copines. Elles sont toutes amoureuses de moi. Elles lui ont toutes dit qu’elle avait bien fait. Ce sont des femmes de goût. Toutes. Certaines ont elles-mêmes de bien jolis sacs et nous discutons un peu. L’une d’elles a un Chloé qui parle turc. Bien roulé, le bougre, mais on ne me la fait pas. Celle qui travaille chez Prada mise sur Dior, nous sommes très proches. Celle qui travaille chez Lancel pose à côté de moi des mignonnes besaces, des baguettes ravissantes, des bowling à croquer, des seaux, pour la plage… Ah, les petites coquines ! Et je suis un charmeur...

Elle me dit souvent que je suis atrocement snob. Mais j’aime aussi quand elle est en jean. Et puis dans le genre snob, pardon, on va parler du chat ! Ce vaut-rien ne veut plus dormir que vautré dans la soie de ma doublure. Il s’est instauré entre lui et moi une relation de tolérance mutuelle. Par amour pour elle, il ne fait ses griffes ni sur mon cuir ni sur ma soie et je lui autorise des siestes entre mes flancs. Avant de s’endormir, il me parle d’elle. Je lui répond jusqu’à ce qu’il ronfle. Ca arrive en général assez vite.

Elle plaît aux hommes mais elle ne les voit pas. Elle est libre mais son coeur est pris. Pas par moi, par cette certitude qu’elle ne fera jamais confiance à aucun d’eux. Et qu’il vaut mieux en rire. Des minables, des aventuriers, des types gentils. Mais personne ne reste parce qu’elle ne garde pas. Les histoires sont finies avant de commencer. Caché sous la table ou accroché à sa chaise, j’entends tout. En secret, je pronostique : « Une semaine », « Rien du tout », « Dans tes rêves », « Ouh la la, ton salaire, ta voiture, ton appart... On compense, mec ? ». Elle se lasse en une heure. Et en rentrant chez nous, en métro, en taxi, je me serre contre elle quand elle me serre contre elle et elle sait que, moi, je suis là pour rester. Entre nous tout a été si simple. Elle ne leur laisse rien voir de ce qu’elle est. Je suis le seul à savoir.

A savoir le courrier qu’elle reçoit, le poids de son portefeuille, la couleur de ses fards qu’elle répand sur ma doublure et quand elle oublie sa pilule je voudrais être un réveil, une alarme pour lui rappeler. Je sens quand elle m’attrape si sa main est ferme ou si elle tremble et de quoi. Je sens la nicotine sur ses doigts, le café qu’elle boit trop chaud ; je sais ce qu’elle mange et quand elle ne mange pas. Je n'aime pas l'hiver parce qu'elle met des manteaux qui l'empêchent de me porter tout contre elle. Quand elle me porte sous son bras, au printemps, je sens si elle a maigri ou si elle va bien. Je sens son bras contre mon flanc. Je sens son cœur battre.

J’adore Paris avec elle. Elle aime le 1er, le 9ème, Montmartre et le quartier chinois. Elle me fait ramener chez elle des aliments curieux et les ingrédients de recettes plus curieuses encore. Puis elle m’emmène chez Zara essayer des choses qu’elle ne se serait jamais vue porter et elle rit dans la cabine, toute seule, mais toute seule avec moi. Le week end, elle met son jean délavé, ses Converse et elle me balance sur son épaule : nous partons. Toujours ensemble.

Et puis elle s’est mise à remplir des cartons. Notre maison est devenue un champ de cartons. Des brutes épaisses sont venues les enlever et nous avons repris la voiture. J’ai compris sans qu’elle m’explique que nous ne reviendrions pas à Paris avant un bon moment. Je n’ai pas eu lieu de le regretter. Ici le soleil est chaud sur mon cuir noir, et, surtout, elle est heureuse. Il y a une voix très grave qui a su lui donner envie de faire confiance et de lâcher quelques certitudes. Là où ils vont, le soir, le sol est sale, la musique est trop forte et mon cuir s’en offusque, les autres sacs sont en tissu élimé, je ne passe plus partout. Nous nous sommes éloignés l’un de l’autre. Je sais qu’elle est heureuse et qu’elle ne m’oublie pas. Je n’ai pas été son Prozac, je suis son ami. Elle sait que je suis là dans l’armoire. J’attends mon heure. Entretemps, parfois, elle m’extirpe du sac de satin noir, juste pour me regarder. Je suis fou d’elle. Elle me dit qu’elle aussi.


Anne Serres – 13/03/2008

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