Pourquoi fait-on toujours plus d'efforts pour les gens qui le méritent le moins ? Je me fais la promesse de mieux employer mon énergie en relisant des mails vieux d'un an, vestiges d'une période de souffrance professionnelle que je n'ai que trop consentie. J'étais bien payée mais juste assez pour passer le seuil qui me prive aujourd'hui du prêt à taux zéro et payer plus d'impôts maintenant que je gagne moins. J'ai tenu le coup pour être licenciée mais ma prime a été engloutie en trois mois sans Assedic et j'aurais gagné tellement plus personnellement à envoyer ma démission à la figure de celle que je ne nomme plus.
Bref. Tout cela manquait de perspective et j'aimerais ne pas me retourner dans un an et me dire que j'en manquais aujourd'hui. Je n'ai pas tout perdu dans mon précédent emploi, j'y ai notamment fait des rencontres fabuleuses. Avec le petit peuple, bien évidemment, car je ne sais pas tirer profit de mes rencontres avec les grands de ce monde. Et ça me va.
Fan de la série Kaamelott, j'ai rencontré ma Percevale. Mon assistante, une jeune femme résolue, bosseuse, droite, en un mot, délicieuse. Sa compagnie, ses délires capillo-vestimentaires, ses approximations de langage, tout chez elle m'était devenue vital car elle m'empêchait de sombrer. Je peux sortir des énormités moi aussi mais j'ai trouvé ma maîtresse, et, pour reprendre les mots du Roi Arthur, incarné par Alexandre Astier : "Pour quelqu'un comme moi qui ais facilement tendance à la depression, c'est hyper important ce que vous faites... C'est systématiquement débile, mais c'est toujours inattendu!". Je l'ai tout naturellement surnommée Percevalve et j'ai retrouvé le récit de ses perles. Je vous en livre une aujourd'hui pour le plaisir.
"Ce matin, toute à ma crainte de sombrer dans l'océan gris-noir du néant intellectuel où me cantonnent les tâches dont je m'acquitte, je n'ai pas entendu arriver Percevalve. Puis soudain, je lève le nez et je fais un bond dans ma chaise, incapable de contenir ma surprise, pas tout à fait certaine de la reconnaître. Or c'est bien elle, assise en face de moi, le rouge à lèvre rouge Paloma en fusion sur un sourire rayonnant. Pourtant, y'a pas de quoi rire !!
Elle arbore un bandeau en perles qui repousse loin de son front une choucroute apocalyptique; il y a des barrettes qui dépassent du chaos, du gel fixation béton en renfort inutile, donc c'est fait exprès. Tout comme l'échancrure exagérée de son pull gris sur une bretelle de soutien gorge à strass... Mais ne vous inquiétez pas, tout ceci est raccord, car le pull gris a des strass aussi. Des strass qui dessinent des tigres. Ce tableau est complété par un petit pantalon façon treillis pour les poches, mais noir (parce que, je cite, "c'est plus sobre"...). Il libère la jambe à mi-mollet, ce qui laisse toute liberté d'expression à ses ravissantes bottines en daim gris, qui sont garnies de lanières harmonieusement nouées façon paquet-cadeau sur les cinq centimètres de peau qui respirent entre la fin du pantalon et le début du cuir...
Elle aurait pu en rester là. Mais elle n'eût pas été une vraie Percevalve. Je suis moi-même vétue d'un pull gris col en V qui montre seulement le corsage blanc dont je protège mon décolleté, d'un slim noir et de petits moccassins en daim gris façon Pocahontas. Certes, mon pull a un ruban de satin que j'ai noué sur ma hanche façon paquet-cadeau. Etait-ce une raison pour que Percevalve se sente contrainte de dresser le constat suivant d'une voie enjouée: "T'as vu! On est habillées pareil!!" Cette fille est mon soleil, une boite de Prozac sur bottines à noeud..."
L'histoire a une suite qui me ramène à mes mises en perspectives du début. Sur ces entrefaits, est entrée dans mon bureau Anne-Claire Taittinger, une femme pour laquelle j'ai une estime immense et dont le niveau intellectuel, économique et social nous laisse loin derrière, dans un vaste peloton moyen, Percevalve et moi-même. Tapez son nom dans google, vous verrez. Elle était vétue d'une pantalon noir, d'une chemise blanche et d'une veste grise. Au moment de m'exclamer d'une voix enjouée "Madame Taittinger, nous somme vraiment dans les mêmes tons!", j'ai fermé ma clapette jolie et je suis retournée travailler avec un gentil sourire à ma Percevalve adorée. On est toujours le con de quelqu'un, il n'y a pas lieu d'en douter. Alors un peu de tendresse, bordel !
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