lundi 20 octobre 2008

Lundi 20 Octobre 2008 : Le cri de l'escargot le soir au fond du bois

Il pleut sur Montpellier. Il drache, plutôt. Il est midi, il fait nuit noire et il tombe des cordes à noeuds, des chats obèses et des chiens massifs. Je retrouve ici mes réflexes d'enfant des Fenouillèdes, car, au pays de la cargolade*, le jour de pluie est synonyme jour de chasse. Ce jour là, une traque sans merci oppose en effet le plus commun et le plus encoquillé des rejetons de nos campagnes à son ennemi naturel le plus farouche. J'ai nommé, respectivement, l'escargot et l'enfant.

Alors que la pluie m'entraîne vers ces rêveries champêtres, j'avise ma co-bureliaire, une stagiaire allemande qui nous a accompagnés aux vendanges du 7 octobre et qui nous trouve chaque jour un peu plus étranges, nous, les Français. Là, elle est catastrophée par la violence de la pluie et la noirceur du ciel, bondit chaque fois qu'un cycliste récite l'alphabet de ses insultes à l'automobiliste qui l'a rincé des gerbes de la voiture d'avant.

- Gretchen, tu as pris ton K-Way?
- Mein ? Je te demande parton?
- Ton K-Way. Tu ne vas pas aller à la chasse avec ta petite veste tout de même ?
- La chasse ? Was ?
- Il pleut, Gretchen. L'autre jour, on a fait les vendanges parce qu'il faisait beau. S'il avait plu, on aurait chassé.

J'ai cru comprendre qu'elle avait eu plus de mal que nous tous réunis à se remettre des vendanges, aussi son teint vire-t-il au vert quand je lui reparle de cet épisode pourtant heureux.
- On chasse quoi ? finit-elle par articuler en tremblant.
- On chasse quoi! Quelle question, tu es en France! On chasse l'escargot!

La moue dégoûtée qui marque invariablement le visage de nos voisins saxons à l'évocation de cette coutume culinaire (les Espagnols et les Italiens ne font pas tant d'histoires!) vient s'installer sur le pauvre petit minois de la jeune Gretchen. Elle rassemble cependant ses dernières forces et souffle d'une voix épuisée :
- J'ai goûté escargots de Bourgogne, mais je n'aime pas ça...
- Tatata! Les gros maousses de Bourgogne, mais c'est l'autre escargot, ça! Ici, c'est le royaume du Petit Gris! Pour la chasse, c'est ce qui se fait de mieux! Ils sont plus petits et plus vifs que les Bourgogne, c'est plus sport!

Elle en est encore à se demander si elle doit rire ou s'acheter des bottes en caoutchouc. Impitoyable, je lui désigne le petit bois qu'on voit au loin par la fenêtre. Enfin, d'habitude on le voit. Là, à travers les rideaux de pluie, il faut bien se résoudre à l'approximation.
- Chaque fois qu'il pleut, on va dans le petit bois là-bas, tous ensemble, comme on a fait pour la vendange, et on chasse les escargots. On constitue deux équipes et l'une rabat les escargots vers la seconde. Tu préfères rabattre ou capturer?
Après quelques explications sur le vocabulaire, ma Gretchen est pantelante. Elle comprend qu'un rabatteur ne touche pas l'escargot et me dit qu'elle préfère rabattre, cent fois, mille fois, cent mille fois rabattre.

- Tu as raison, c'est plus sûr. Quand il est poursuivi, l'escargot devient agressif. Quand on capture il faut faire bien attention à ne pas se faire mordre.

Elle essaie de rire, pour la première fois. Je la regarde très sérieusement (oui, ce n'est pas évident). J'aimerais dire quelque chose, mais si je parle, c'est fini, je fais pipi partout. Très impressionnée par mon silence outré, elle en conclue qu'il est temps de faire un pas vers moi.
-Mais c'est plus intéressant, de capturer, alors, peut être?

Me voila partie sur les différentes techniques de capture, à la catalane (technique frontale), à la camargaise (au lasso), à la lyonnaise (on appâte au pied de cochon) puis nous débattons sur l'opportunité de porter des gants. Je lui dis que les purs, les vrais ne le tolèrent pas et que j'en suis. Mais que je comprendrai, conclus-je au sortir d'un soupir agacé.

Pendant ce temps, la pluie s'est arrétée. Gretchen lève vers le ciel un regard plein d'espoir tandis que je peste. Je lui dis que d'après Météo France, on gagnerait à programmer ça plutôt pour demain. Elle a mis la page de Yahoo avec les prévisions météo en page d'accueil de son navigateur et jette par la fenêtre des regards apeurés.

Je lui dis que c'était du flan ou j'attends demain ? Non, parce qu'il y a des chances qu'elle suive mes prescriptions et se pointe avec tout l'attirail : ses bottes, son ciré et son épuisette... J'ai pas été complètement réglo dans le descriptif de la tenue réglementaire... Ca vous étonne ?


*Cargolade : Grillade d'escargots que l'on arrose de lard fondu après les avoir trempés dans le sel et le poivre. On mange l'escargot sur sa grille, se brûler fait partie du rituel. Dans la main gauche on tiendra une tartine d'aïoli. Dans ces contrées sauvages, compter deux têtes d'ail pour un oeuf ; comme dit ma grand-mère : "L'ail, tu en mets jusqu'à ce que ça pique".

3 commentaires:

Stéf a dit…

ce qu'il y a d'extraordinaire quand je te lis, c'est que j'imagine la scène non seulement comme si j'étais un spectateur là, juste à côté de toi mais en plus comme si j'étais acteur de tes petites scènes de vie qui me font rire quand tu ris et pleurer quand tu pleures. Il n'y a pas de prix ni de mot pour ça. Sauf un peut être. BONHEUR. Alors vas y petite marchande de bonheur épistolaire, inonde moi de ta verve !! Gros bisous Fafane

Unknown a dit…

Le public français, comme il se doit grand amateur d'escargots, souhaiterait obtenir une photo de la jeune Gretchen.

Car le public français ne se refuse par principe aucune mignardise.

Oui, il est comme ça.

Le public français.

Et il te trouve bien vache avec cette jeune gazelle de la Schwartzwald et tes histoires d'escargot qu'il faut chasser par des temps à ne pas mettre un chien dehors.

Nein, aber ! (non mais, NdT)

Nanou a dit…

Tu as raison Renaud, j'ai été vache. Pour me faire pardonner hier, je lui ai tout d'abord révélé que c'était du mou de veau ("Was, mou de feau? ..."). Et ensuite comme il pleuvait toujours comme vache qui pisse ("Was? La fache? La maman du feau de l'autre fois?"), je l'ai raccompagnée chez elle en voiture sous une pluie battante. Par une visibilité nulle et sur un terrain ô combien glissant, Gretchen s'est obstinée à confondre droite et droit dans "à droite" et "tout droit". La prochaine fois, je l'envois aux grenouilles pour de vrai, ça lui fera les Füsse.