Peut-être que dans dix jours je vous dirai tout le contraire. Peut être que je craquerai pour un petit minet tout neuf et tout rose du nez. Mais mon vieux matou, croyez-moi, j'ai du mal à y renoncer. Depuis neuf ans, j'appartiens à un chat tout à fait unique. Comme tous les chats, me direz-vous, et je ne pourrai que convenir.
Il est né l'année des R. Or il répond (rarement et avec agacement) au doux nom de Corto. Parce qu'il a un court moignon de queue, qu'il est petit et râblé et parce qu'il a le sens inné de l'escapade sous les couscoussiers en fleurs que lui envieront tous les vrais fils de putain maltaise.
Il ne craint rien mais il a peur de tout. Comme tous les chats, me direz-vous. Sauf qu'il met des mandales à un labrador qui fait dix fois son poids et mange dans son écuelle quand nous n'y pourrions pas toucher. Corto sait quand je suis triste (cela arrive) et quand je lui appartiens (tout le temps). Quand Corto a faim, Corto réclame et on le nourrit. Quand Corto veut son fauteuil, Corto réclame et on se lève. Corto a plié à sa volonté une famille qui m'a répété "tu as demandé : tu as réclamé. Tu ne l'auras pas". Corto, c'est mon adolescence. C'est réaliser qu'un petit peut devenir chef à deux conditions : n'en pas douter pour ignorer la peur et avoir assez mauvais caractère pour ignorer la vergogne.
Corto m'a appris que le bonheur c'est simple comme un coup de patte. Ca se miaule, se râle, se ronronne et se déguste en passant la patte derrière l'oreille.
Quand j'ai présenté Corto à mon nouvel appartement, il m'a demandé où se trouvaient l'étage, le jardin et le chien. Quand Corto a voulu passer sa première nuit avec moi dans le nouvel appartement, on lui a dit que le lit lui était interdit. Il a répondu à ces provocations avec une dignité outragée dont il a le secret, mais qui ne nous a épargné aucune mesquinerie (l'attaque aux pieds en pleine nuit est un classique du chat). Je n'ai donc pas gardé Corto avec nous. Pour autant, j'aurais l'impression de trahir le seul être qui m'ait aimée sans rien en attendre et que j'ai aimé sans rien en attendre, le seul avec qui j'ai appris l'amour et le bonheur tout égoïsme et sans dépendance.
Au jeu du bonheur les chats sont nos maîtres et Corto les éclate tous!
mercredi 15 avril 2009
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